Au même titre que des horloges, des montres ou des sabliers, j’appréhende les lieux abandonnés comme des instruments de mesure de la durée. Mesure de la durée d’une civilisation et de son impermanence d’abord. Ces lieux qui brillent par l’absence de vie et des corps ont pour seuls marqueurs temporels érosion et graffitis, symptomes de la dépossession des lieux que l’on habite plus, c’est-à-dire que l’on ne maîtrise plus. Mesure de la durée de la vie humaine et de son éphémérité aussi. Vanités grandeur nature qui nous ramènent à la réalité de notre condition humaine et nous permettent de nous confronter à notre « finitude », symptomes de la peur de la dépossession du corps que l’on habite, du détachement nécessaire de tout désir.

Formidables témoins de l’accélération du temps, les explorateurs urbains sont ainsi les spectateurs du déclin ou de la déréliction de leur propre civilisation, et se différencient ainsi des touristes qui visitent les vestiges d’un passé lointain, donc rassurant. Explorer ces lieux, c’est se rendre compte qu’il suffit d’une génération pour fabriquer ses propres ruines, que la nôtre contient les germes de son obsolescence programmée qui la renvoie à cette forme si particulière d’Alzheimer généralisé où la mémoire personnelle est remplacée par un nuage, Cloud virtuel déténu par des entreprises privées.

Memento mori en actes, l’expérience “urbex” est, tout comme au 19ème siècle, un support de méditation artistique. Les paysagistes romantiques vagabondaient dans les abbayes italiennes en ruines. La peinture a fait aujourd’hui place à la photographie, l’art de capter l’instant, et medium qui relève autant qu’il révèle le saisissement de l’éphémère.