Histoire d’herbes flottantes, Yasujiro Ozu, 1934

1934, le cinéma parle depuis 5 ans. Ozu préfère rester muet. Il parle en images, car l’image se suffit souvent à elle-même. En guise de compléments, savamment dosés, de brefs intertitres (des idéogrammes qui ne sont pas des mots) animent les dialogues, entre les images. Des images sur arrêt.

Ce qui frappe immédiatement chez le cinéaste japonais, c’est la sobriété, la profondeur de l’image. Toujours parfaitement cadrée, toujours parfaitement réfléchie. Elle est immobile. Ozu ne fait pas du cinéma-mouvement, il s’adonne au cinéma-temps, à la succession de photographies. Il fait du daguerréotype animé, laisse les corps évoluer dans un espace déterminé. Le cinéma s’apparente alors au théâtre. Seuls les personnages bougent dans cette scène fixe. Ils changent de costumes, de rôles, le décors s’adapte. Chaque geste a son utilité, sa force, son signifié. L’inutile devient utile et le superflu nécessaire puisqu’il n’y a plus inutile ni superflu. Tout le principe des arts martiaux et de la pensée zen étant de faire de la maîtrise absolue et de la discipline parfaite, la condition de l’absence parfaite de contraintes et de la liberté absolue, Ozu laisse le temps au temps, le temps à l’image.

Ainsi l’image ne bouge pas chez Ozu, du moins pas sans raisons. Il lui arrive en effet parfois, au compte goutte, de concéder un travelling avant ou latéral dans ses films. Jamais gratuit, le mouvement est calculé, pensé, justifié. Sa rareté fait toute sa pertinence. En l’occurrence dans Histoire d’herbes flottantes, la caméra se déplace à une seule reprise. Lors d’un inventaire pour la vente des artifices du spectacle, dernier recours pour sauver la troupe de la faillite, on voit se succéder dans un même mouvement au tempo lent et délicat, les différents acteurs qui se dépouillent de leurs costumes, de leurs vies, de leur histoire. Le mouvement en soi dépouille alors paradoxalement l’image, qui revient à sa simplicité première, l’immobilité.

Pour atteindre cette précision artistique et intellectuelle, cette perfection des contrastes dans les noirs et blancs comme dans les expressions des visages, passant en un éclair du rire aux larmes, cette liberté du mouvement et de la fixité, il faut le toucher d’un interprète, la sensibilité d’un conteur, le pinceau d’un peintre. Le film est musique, poème, estampe. C’est le propre de tout chef d’œuvre, fruit d’un labeur patient, d’une application minutieuse, d’une pensée élaborée, le film donne pourtant l’impression de facilité, d’évidence, de limpidité. Le film est instantané.

Toutefois, trouver l’évidence réclame une certaine discipline d’esprit. Ce cinéma en équilibre sur des principes contraires est bien entendu un cinéma exigeant, pour lequel il faut se concentrer, se défaire de ces envies de divertissement trop faciles, l’œil happé par ces images qui bougent. Se dépouiller, se recueillir. Afin de recevoir. Car, Ozu filme la compassion, il sait montrer, il sait donner. Il sait rendre les personnages vivants, pour que nous puissions non seulement voir des hommes-personnages, mais aussi les comprendre et nous voir hommes-personnages. Ozu est un cinéaste profondément humain pour ne pas dire un humaniste, un Dreyer japonais, en cela, il réussit à faire du cinéma un acte de réflexion et d’attention réflexive, à faire en sorte que l’image ne soit plus qu’image.

Admirable peinture du Japon rural du début du XXe, par touches subtiles, Ozu met en image(s) l’histoire d’un « patron » d’une troupe de théâtre itinérante, survivant au gré des conditions climatiques, la pluie étant un adversaire moins malléable et indulgent que le public. C’est un père soucieux qui se fait passer pour un oncle insouciant, un père qui veut se cacher de son fils pour que celui-ci bénéficie d’un avenir plus sûr que celui de saltimbanque des routes ; mais la jalousie d’une maîtresse remet en cause l’équilibre orchestré par le mensonge complice mais bienveillant du vieux couple que forment le « patron » et la mère, tenancière d’une gargote.

Ozu raconte l’histoire d’une famille au gré du vent et de la pluie, d’un théâtre itinérant qui va et qui vient, se compose, se décompose, se recompose. Des liens, des vies, un cycle. Des herbes flottantes.

Anne Murat