RAN, Akira Kurosawa

Furie guerrière, soif du sang, ire de l’orgueil brûlé. RAN !

Un hurlement qui déchire les cieux. Le tumulte des passions humaines.
Foison d’images-tableaux aux couleurs de feu, d’eau et de terre. Mi-or mi-argent, le ciel évoque les bannières de la famille des Ichimonji sur lesquelles se juxtaposent astres lunaires et solaires. Le tranchant des sabres et le feu des fusils en l’espace d’une charge de cavalerie, d’une mise à mort instantanée, mêlent explosions de sang et rétention de larmes. Les corps jonchés à terre ne se comptent pas. RAN est un film sur la poussière. Elle surgit sous chaque pas. Métaforme de l’éphémère condition de toute vie, tout n’est que restes immanents et insaisissables. Fous ! Les hommes qui croient vivre en perpétuant la spirale du meurtre !

27e opus du cinéaste japonais, RAN est son œuvre maîtresse, l’aboutissement longuement mûri d’une réflexion sur le pouvoir et ses fantoches, pantins qui ne comprennent que trop tard à quel point ils sont désarticulés. Dans les châteaux en ruine et en cendres, le vieux roi déchu, errant tel un somnambule qui ne veut ni ne peut se réveiller, est (sur)veillé par son bouffon, enfant tout à la fois viril et efféminé, tout à tour sage et fou, guide et nourrice d’un maître dépassé par ses créatures.

Libre interprétation de la pièce de Shakespeare Le Roi Lear, Kurosawa, apporte a cette histoire tragique une heureuse union de sens et de forme : outre la splendeur visuelle qui illustre autant qu’elle transcende la tragédie, RAN est le film qui (ré)concilie orient et occident en ce que l’énergie du premier anime les pulsions du second. Rarement Japon et Europe pourront trouver meilleure symbiose expressive, quand réserve et obstination, honneur et devoir, sujet et individu, solitude et perdition, patience et décisions irréfléchies sont immédiatement saisies par le regard et l’esprit d’un spectateur sans nationalité. Quand l’occidentalité s’orientalise, et l’orientalité s’occidentalise.

Il n’y a plus de justes ou de coupables, les fils oublient qu’ils sont frères, le père qu’il est roi, la fou qu’il est homme. Dernier coucher de soleil sur lequel nos yeux brûlés vont porter un dernier regard calme et méditatif, dernière image de cette tragédie épique filmée qui réussit l’exploit de nous donner le sentiment et d’avoir lu les vers et d’avoir assisté à une représentation théâtrale : seul, au bord d’une falaise, l’aveugle, témoin universel de l’invisible, n’avance ni ne recule.

Anne Murat