Il dono, Michelangelo Frammartino

Tu es heureux, vieil homme.
Heureux qui sans danger traverse une vie anonyme et sans gloire :
celui-là je l’envie.
Euripide.

Il est des films qui vampirisent le spectateur, des cinéastes qui le manipulent à leur gré et des images qui s’approprient sa conscience.
Il en est d’autres qui mettent le spectateur en condition d’accueil, des cinéastes qui donnent à l’âme la possibilité de s’épanouir et des images qui offrent à l’esprit une chance de s’éclaircir. Michelangelo Frammartino est de ceux-là.

PERMANENCE

D’abord, le temps semble figé, inexistant. Voici un univers où ni les choses ni les êtres ne paraissent plus vivre que dans l’attente de la fin. Le village, Caulonia, en équilibre sur une arrête rocheuse, suspendu au vide et au temps, domine arbres et champs en contrebas. Relié au reste du monde par un sentier de terre pentu et tortueux, loin, face à la mer, Caulonia est ancré dans un passé où les heures n’en finissent pas de s’écouler sans traces. Seuls, les vieillards du village contemplent, hypnotiques, l’omniprésence du vide et de la mort qu’ils rejoignent lentement.
A la fixité s’ajoute la déréliction, symbolisée par la rouille qui gangrène les carcasses de Fiat abandonnées sur le côté du chemin, ou celles des bateaux échoués sur la plage que la mer, narquoise, érode davantage à chacun de ses allers et retours, irrémédiablement.

La modernité n’est toutefois pas complètement absente de ce désert atemporel, elle y fait même des intrusions virulentes : l’anachronisme du téléphone portable en est un premier exemple. Mais la modernité s’incarne proprement dans les images de femmes, nues, érotiques ou pornographiques, qui ornent les murs des commerçants du village (tabacchi, barbier…). Images d’absences, absence de femmes, absence de corps charnus et charnels, absence de chaleur, images d’envie qui alimentent la solitude et les frustrations, images de fiction qui hantent ce village rocailleux devenu stérile et muet.

Les plans fixes pourraient nous conduire à rester abasourdis par cette impression d’immobilité et d’immuabilité, cette aridité, cette paralysie mortifère que la modernité fictionnelle ne parvient qu’à entériner. Serait-ce donc la chronique d’un abandon, d’une impuissance vitale, l’histoire d’une attente insupportable où la vie et le temps ont quitté l’espace ?

IMPERMANENCE

Il dono est, bien au contraire, un film sur le changement, la transformation, les renaissances.
Formellement, les plans fixes laissent le temps au spectateur d’observer, de sentir et de ressentir dans les moindres détails, le bruissement du vent dans les arbres, les nuances et variations de la lumière au gré des nuages, les piaillements d’oiseaux, l’écoulement délicat d’un filet d’eau le long d’une rue, le rebond hasardeux d’un ballon d’enfant qui se perd à chaque virage puis finit par disparaître dans la nature. Témoins impressionnistes du temps et du mouvement qui empreignent ce village que l’on croit désert, ces plans sont les poumons du film, tout ce que le vide laisse échapper est empli d’air et de vie. Tout est sensible, fébrile, changeant.
On est non seulement frappé par cette beauté prise en images, naturelle et naturaliste, par ces photographies animées, ces tableaux vivants mais aussi par la prééminence du souffle, polyphonie de sons et de voix, animaux, cloches d’église, chanson impromptue, qui confère une profondeur intérieure aux êtres et aux choses qui sont par ailleurs, volontairement, filmées avec le plus de recul possible. L’extériorisation visuelle nous laisse ainsi pénétrer plus vivement au cœur de la vie, au cœur de ces vies, et nous donne un sentiment de plénitude rare au cinéma.

La vie est donc ici exposée, elle est visible, audible, sensible. Mais cette exposition, brute, est en soi insuffisante : aussi le réalisateur a-t-il l’intelligence de nous l’offrir de surcroît compréhensible. Ce, au travers de deux vies que nous suivons en filigrane, deux personnes, deux êtres agissants, deux marginaux. Une jeune fille, incarnation malgré elle de la fiction féminine qui excite les villageois, et un vieil homme, habitant à l’écart de Caulonia. Deux acteurs qui vont briser par l’acte du don le cycle infernal de l’argent. Car les seules relations humaines dont nous sommes témoins sont d’ordre pécuniaire. En effet, excepté quelques mots mâchés quasi imperceptibles, il n’est pas de réel dialogue. La jeune fille quant à elle, lien physique et financier entre le village et la ville, fait, en guise de rétribution personnelle, uniquement l’objet d’échanges charnels lorsqu’elle se fait ramener au village en voiture de retour des courses au Supermercato. De même, le vieil homme ne semble entretenir avec son prochain que des rapports comptables : rétribution financière pour services rendus, achats (Poste…) ou autres transactions.
Lorsque enfin, tous deux se (re)trouvent, l’échange procède d’une autre nature : celle du partage, celle du rachat, c’est-à-dire de la rédemption. A la jeune fille nue qui se présente à lui, le vieil homme offre du pain et un verre de vin, possible résistance christique à la tentation mais surtout symbole, à l’instar du scooter, du don, synonyme de délivrance et de résurrection. Motorisée, la jeune fille (re)trouve sa liberté. Mais ce don surprenant du vieil homme à la jeune fille est aussi un don de lui-même. En faisant un don, il fait don de sa personne.

Dans un village de morts en suspens, ces deux présences fondent la vie par cet acte fondamental de compassion, gratuit et désintéressé. Le film en tire toute son humanité et une spiritualité indéniable.

IMMANENCE

Le don de soi apparaît ainsi comme le seul et unique acte d’amour véritable, réel, absolu. C’est en même temps un état de grâce et un état de fait, le don est vecteur du « je suis un autre », qui fait à l’être humain embrasser son humanité.

Hors de tout jugement moral, échappant aux impératifs de réciprocité, de gages ou de reddition de comptes, à la complexité de l’échange négocié, le don devient, par la pureté spontanée du geste qu’il implique, une vertu architectonique, une vérité du monde, un parangon du bon, du beau et du juste. Je n’existe que parce que je suis capable de donner et de me donner au monde, qui se donne naturellement à moi en retour. Alors, on devient soi-même une évidence, une offrande au monde, un être aimable, faisant corps avec le cycle du vivant et de la mort.

En faisant don de lui-même, le vieil homme se fond dans l’univers et retourne à la terre, matricielle.

Héritier de la rigueur formelle de Robert Bresson, de la subtilité narrative de Victor Erice et de l’approche humaniste de Satyajit Ray, Michelangelo Frammartino nous livre un film dont le minimalisme permet précisément de toucher au plus près l’essence de cet art que peut être le cinéma, et dévoiler une beauté, une richesse et une exigence exceptionnels.
Sachons recevoir ce film comme il nous est donné. Avec bienveillance, joie et reconnaissance.

Anne Murat