Le Congrès, Ari Folman

On pourra voir dans Le Congrès un film sur la question du clonage des acteurs de cinéma. C’est à première vue l’enjeu de la trame narrative du film, mais les problématiques qu’il soulève, inspirées de la nouvelle de Stanislas Lem « Le Congrès de Futurologie », invitent à des réflexions plus larges. Après tout, la question de la « désubstantiation » (dématérialisation du corps physique des acteurs remplacés par des clones virtuels) est inhérente au recours initial à toute technologie numérique.

Cinéma, mythes et mythologie

Le film questionne d’abord la vampirisation et l’industrialisation du mythe par Hollywood. Aristote et ses trois actes ont été franchisés. Tout scénariste américain en quête de succès connaît sur le bout des doigts la pléiade du Storytelling (technique de communication fondée sur une structure narrative du discours inspirée de celle des mythes, des contes, des grands récits) vendue par ses itérateurs, MacKee, Truby, Syd Field, et consorts, adorateurs des travaux de mythologie comparée de Joseph Campbell. Ainsi, tous les blockbusters estivaux depuis 20 ans se consacrent-ils quasi exclusivement à des figures de superhéros. Et le cinéma populaire, tel une peau de chagrin, de se réduire peu à peu à la mythologie de son Walk of Fame, ce trottoir de Los Angeles qui étoile ses dieux dans le bitume.

C’est précisément ce Walk of Fame qui peuple le monde hallucinatoire de The Congress, car les personnages fantasmés qu’endossent les êtres humains dans leur trip animé (où le billet de cinéma a été remplacé par une fiole de drogue) sont pour l’essentiel des avatars de stars mythiques. On y trouve en vrac, Marylin Monroe, Clint Eastwood, Liz Taylor, John Wayne, qui côtoient d’ailleurs Frida Kahlo, Grace Jones, Bouddha, Jésus ou Krishna. Car le mythe de cinéma a vite fait de se confondre avec d’autres mythes, réels, religieux ou légendaires. Cette palette figurale, ce mélange de genres, d’influences, ces emprunts à la culture populaire et citations répétées tout au long du film, Ari Folman les a soigneusement sélectionnés. A l’ère de Google, où ne surnage que ce qui buzze, la mémoire collective se resserre sur des figures ready-remembered, façon Warhol.

Guerre, Paix et Transhumanisme

On sait bien le cinéma, tout comme l’idéologie transhumaniste, en quête d’immortalité. Dans Le Congrès, cette question occupe une place prépondérante : les producteurs du « Hollywood Nagasaki » (how they started to love the bomb !) terrifiés par la perspective de leur disparition, la leur comme celle de leur industrie, sous la pression de l’informatique et d’Internet et la désaffection du public, ont trouvé une panacée : investir directement l’imaginaire du spectateur plutôt que de l’obliger à se déplacer physiquement dans une salle de cinéma (ou devant son écran de TV/ordinateur) et de lui offrir sa propre mythologie, domiciliée au cœur de ses neurones, plutôt que de l’asservir à un Storytelling aussi usé que ses scénaristes. Ainsi, le cinéma libère le spectateur du poids du réel et de sa mort. Ce dernier ne s’identifie plus à une star de cinéma, il la devient. En recourant à la drogue pour ce faire, les producteurs s’affranchissent du paradoxe du numérique, qui contient tous les ingrédients de son propre oubli (obsolescence programmée, dépendance énergétique, virus, pertes et corruption des données)… La vie n’est plus rêvée ni encryptée, elle est hallucinée, donc éternelle. Le fantasme de la désincarnation est ainsi total et parfait, la dissolution du réel dans le fantasme aboutie.

Ce refus du réel pourrait poser des questions morales bien sûr. On sait trop bien que les enjeux de viabilité économiques et de faisabilité technologiques ont toujours passé outre les questions de moralité et d’éthique. Mais le film passionne par son parti-pris de science fiction : dès lors que chaque individu se retrouve enfermé dans sa psyché, son fantasme se retrouve sans concurrence avec le fantasme, les émotions et la psyché, d’autrui. Foin de communication, d’échange, d’interaction : promesse humaniste d’un monde enfin en paix ! Le trip littéralement individuel (du latin « indivis », qui ne peut plus être divisé) se pose comme refuge ultime des âmes en peine, affranchissement de siècles d’histoire guerriers. L’humanité toute entière, à l’image du fils de l’héroïne, devient sourde et muette. L’abolition de la parole, du langage, du Verbe, c’est l’anti-Babel par excellence, où l’on réduit les consciences au silence, en mettant les inconscients en sommeil (l’anti-rêve Têta de l’Incal en l’occurrence !). C’est le renoncement au Commencement.

Art, industrie et Storytelling

A l’évidence, on trouvera un certain pessimisme dans un tel tableau, ou le cinéma et l’humanité se retrouvent tous les deux perdants. Mais, on observera avec intérêt les échecs répétés au box office des dernières superproductions hollywoodiennes (Lucas et Spielberg ne prophétisaient-ils pas récemment le risque d’implosion du système ?). Le spectateur connaîtrait-il un écoeurement du blockbuster, voire du storytelling où l’on sait d’avance qu’à la 8ème minute, l’exposition est terminée, que le cliffhanger nous guette à la mi-temps du IIème acte, qu’à la 76eme, c’est le climax, et qu’il faut encore attendre 10 minutes une résolution écrite dans les premières lignes de dialogues avant de quitter la salle ? Il faudra le cas échéant prévenir les économistes et les politiciens qui raffolent du genre eux aussi.

Le Congrès est composé de deux parties distinctes, une fiction classique (les scènes sont jouées par les véritables acteurs) et une partie en dessin animé, à mi chemin formellement entre les cartoons américains des années 30, les délires psychédéliques des Monthy Python, Paprika et A Scanner darkly. La première partie, où la narration méthodique, insistante et prudente sert une exposition très appuyée au détriment de la qualité d’interprétation des acteurs réels, semble n’offrir un intérêt limité par rapport à la partie animée, déstructurée, bruyante, chatoyante, qui prend précisément le contrepied de l’exposition si lourde et prévisible ! L’impératif du divertissement en sort encore vainqueur.

Ari Folman dit de son film : “C’est un film qui vous demande à quel point l’industrie du divertissement détermine votre bonheur, vos émotions. C’est juste une manière de provoquer un déclic, d’ouvrir les esprits.” L’industrie du divertissement, c’est en quelque sorte l’art du Storytelling appliqué à un niveau industriel, et c’est ce qui fait enjeu, c’est-à-dire la capacité des humains à s’imaginer, se dire et se vivre humains. Film plaidoyer, Le Congrès défend vraisemblablement un combat d’arrière-garde… car on n’arrête pas le progrès ! Mais Ari Folman nous rappelle que pour être artiste, il faut vivre et travailler comme un artisan. C’est à cette condition que le cinéma peut-être un art (même si « par ailleurs, le cinéma est une industrie » comme le rappelait Malraux) et « pourra enflammer le monde » comme le disait Luis Buñuel.
Avis aux cinéastes chercheurs, francs-tireurs, défricheurs, à tous ceux qui prennent des risques et osent s’affranchir des codes !

Anne Murat