I Clowns, Federico Fellini

La première fois qu¹il alla au cirque, Fellini pleura. Il ne rit pas, non.
Les clowns l¹effrayèrent. Ils lui rappelaient les gens de son village, de
gentils anormaux, comme ceux qui peupleront ses films. Des vieux fous dont
les borborygmes ne sont compris que d¹eux seuls et qui partent en guerre en
pantomime. De jeunes oisifs plantés devant un billard souriant devant une
crinière blonde qui leur échappe. Des villageoises criardes et plantureuses.
Un monde aimable, empli de nostalgie douce-amère. Amarcord.

Fellini fait un (télé)film sur ces clowns énigmatiques, ces figures
disparues. Une sorte d¹ Intervista du cirque. L¹histoire du grotesque, de
l¹exagération, du jeu, des postiches, de l¹outrance, du maquillage, de la
bonté, de la franchise, de l¹enfance. Et il se met en scène, comme un
Hitchcock, avec son profil et son chapeau de fabrique, partant faire une
enquête, trouver la clef d¹un mystère, à la recherche d¹indices servant le «
macguffin » annoncé. Et il les met en scène, les clowns. Les uns moqueurs,
les autres autoritaires, certains fragiles, d¹autres brutaux. A chaque fois
que leurs souvenirs s¹avèrent introuvables, les récits manquants, il nous
les fait voir. Fellini reconstitue des moments de spectacle, moments de
rire, moments de vie. Mais, une fois encore, en filmant le rire, il filme la
mort. La mort, quelle mort ?

Mort du cirque. Au gré de ses recherches pour le téléfilm, en Italie, en
Espagne, en France, un même constat : le cirque n¹est plus. Un chauffeur de
taxi le dit plus net : « Le cirque ! Non mais, je n¹ai pas que ça à faire !
». A Paris, les chapiteaux se sont ancrés sur l¹asphalte. Beaucoup ont
changé de propriétaire, d¹activités. Bouglione, dernier bastion, refuse tout
commentaire, pas le temps. Dans un autre cirque, la réelle attraction de la
soirée est Anita Eckberg posant devant les tigres en cage comme dans la
Dolce Vita, personnage de cinéma qui s¹offre au regard, souriant à pleines
dents, rugissante.

Mort des clowns. Les clowns sont introuvables. Seul un érudit du cirque
parle encore de ces figures, de ces personnages perdus. A défaut d¹homme, on
regarde des photos. Le daguerréotype, la preuve immobile est seule
sollicitée. Car l¹image de cinéma, mouvante comme la mémoire, est elle aussi
mise en échec. Chez Pierre Etaix, impossible de montrer le film des frères
Fratellini, la pellicule brûle au début de la projection. Mais dans la
pièce, deux portraits de Buster Keaton font office de témoins, l¹une dans
The cameraman, l¹autre dans Limelight. A l¹INA, le soufflé retombe de même,
on attendait des images documentaires décisives sur le clown Mario, rien de
plus qu¹un sketch à l¹essai, quelques secondes furtives décevantes. Ou
sont-ils, les survivants ? En maison de retraite, prétextant avoir tout
oublié pour oublier la douleur que portent en eux les souvenirs. Cachés
dans de petits villages où personne ne sait qui ils sont. Certains ont fait
fortune, mais ils sont sans public ; la présence de l¹équipe du film offre
l¹occasion d¹une saynète où le clown sort enfin son jeu, trop longtemps
gardé au-dedans.

Mort du public. Un public léthargique, anesthésié, fou. Comme les clowns
bénévoles, qui à l¹asile, se font voler la vedette et le spectacle par les
internés qui, eux, n¹ont pas besoin d¹artifice pour faire rire ou pleurer.
Si le public est mort, c¹est que le rire est mort. « Ils ne rient plus
depuis longtemps » dit un Monsieur Loyal rassurant un clown après l¹avoir
félicité de son spectacle. Et s¹ « ils » allaient au cirque comme on va au
musée ?

Alors les clowns se retrouvent à l¹occasion d¹une dernière scène collective,
une scène de cinéma, les projecteurs allumés le temps d¹une danse macabre de
clôture : tous réunis dans l¹arène du cirque, les gags affluent, ils dansent
et ils courent autour de la piste circulaire, le corbillard, les faux
chevaux, les clowns, les pompiers, de plus en plus vite, ils se fatiguent,
la musique s¹accélère, la caméra virevolte, on imagine Fellini, son
caméraman et ses assistants courir au milieu de tout ce joyeux foutoir
organisé, tout ce que Fellini a toujours recherché au cinéma,
l¹incontrôlable, la folie spontanée, et on voit les dernières minutes de 8
et1/2.

Enfin, le duo funéraire final de deux clowns grimés, vieux et fatigués qui
valsent et jouent de la trompette sur un air de La Strada, dans un cirque
vide. Ils en sont les fantômes, tels Ginger et Fred sur la scène du plateau
de télévision. Un hommage cruel mais touchant. Le film devient alors non
seulement une commémoration posthume du cirque et de ses clowns, mais aussi
du cinéma et de ses personnages.

Le film, le rire, la mort, et toujours la même conclusion : E la
nave va. Un air de Schubert entre deux emportements de Nino Rota, le 2e
moment musical qui se jouait nonchalamment sur des coupes de champagne dans
les cuisines du navire à la dérive, cet air qui ouvrait le spectacle des
frères Fratellini, un air triste et rieur. Un air de clowns.

Anne MURAT