De L’enfance nue / La gueule ouverte, Maurice Pialat.

Il y a A nos amours, Loulou , Passe ton bac d’abord, Nous ne vieillirons pas ensemble, Le Garçu… Il y a aussi des tentatives esthétiques et littéraires de Van Gogh à Sous le soleil de Satan, et toujours cette même colère, cette même douleur, coloration artistique et religieuse en prime. Il y a enfin la même absence de complaisance pour ces personnages malmenés par la vie dans Police, l’univers carcéral affiché comme seul cadre de vie. La vie invivable. On y parle peu et souvent rudement, on y étouffe mais on ne le dit pas, on ne réfléchit pas et on se fait enfermer.

Puis, il y a l’enfance nue et La gueule ouverte. Puisque les personnages sont pris de court par la vie, autant parler de son début et de sa fin, ce dont on se souvient vraiment, cette marque indélébile par delà les aléas de l’adolescence et de l’âge adulte. Deux autobiographies, deux films de sang. Les deux faces d’une même pièce, deux extrêmes qui se font écho. Deux films qui ne se dispersent pas dans la chronique acerbe un peu datée des amourettes de jeune fille, des dérives adolescentes ou des désillusions de couple trentenaire, des portraits circonstanciés, trop époque années soixante/ soixante-dix/ quatre-vingt qui nécessairement vieillissent assez mal.

L’enfance nue. L’enfance des 400 coups moins la tendresse, l’enfance de Zéro de conduite moins la complicité, l’enfance d’un sac de billes moins l’espoir. Le sort de l’orphelin qui ne peut accepter des parents de remplacement, sans lien de sang, ni père ni mère par procuration. La solitude pour famille. La brutalité pour défense. La fuite pour salut.

La gueule ouverte. Ne serait-ce que le titre déchire « la gueule ». Pialat filme la mort. La mort qu’on vit. La maladie et la mort. Démunis face à l’inéluctable, l’inexorable, l’insoutenable. Pialat filme sa mère. On voudrait que ça soit fini rapidement ; comme le garçu qui finit par pleurer… pourtant c’est pas quelqu’un du genre à verser une larme le garçu ; comme Philippe, le fils unique, un double de Pialat, qui cherche par le sexe à exorciser la mort annoncée de la mère. Tel père coureur de jupons, tel fils volage. Eros, Thanatos, désir et impuissance.

Deux films situés dans une France d’en bas, paysanne, village ou bourgade de bord de route. On y parle avec un accent, les faciès sont marqués. Une rencontre sans gants, une image sans formalisme.
L’enfance dévoilée, dépouillée, dévêtue. L’enfant proie. L’enfant sauvage. Le souffle court, les inspirations rapides, une course contre la vie. La gueule, non pas la bouche, la gueule, le cadavre en attente, la mâchoire crispée, le corps raidi par la souffrance, la peur et la rage, creuse, ouverte, béante, orifice du dernier souffle. Expiration lente, une course pour la vie.
L’absence, le vide, la solitude, hantise absolue. La mort est crue comme l’enfance est nue.
Deux films sacrificiels. L’exigence stylistique de Bernanos, sans mysticisme. Deux films indatables, deux films intemporels.

Chez Pialat, l’image n’est pas l’idée. L’image est. Foin de discours. Point de lacrymalismes. La dureté est mise en bobine, l’intransigeance du regard sert d’affirmation. Pas de débat contradictoire. Pas d’ellipse. Tout est dit un fois montré.
Chez Pialat, il y a la vie et la mort. Pas de vaine sociabilité, les repas de famille sont toujours volontairement insupportables, la vacuité des propos n’égalant que la virulence des relations humaines.
Chez Pialat, l’amour, c’est le sexe. Le désir cru, sauvage, irrépressible, à satisfaire dans l’instant. Les émotions ne sont pas à l’écran. Elles sont hors cadre.

Pialat est fait de ce bois, à la Brassens, un peu rustique un peu brut, dont on fait n’importe quoi, à commencer par de faux hommages, de vraies rétrospectives et des anti-commémorations, sauf naturellement des flûtes.
Parce que chez Pialat, la mélodie est en sous-sol.

Anne Murat